INTERVIEW ○ Soyung Lee

Occupés à ne plus avoir le temps, nous oublions qu’être un hamster prisonnier de sa roue ne rendra pas notre vie plus créative. L’illustratrice et graphiste coréenne Soyung Lee nous donne un prétexte à la pause. Non pas celle, factice, du café-clope devant twitter, mais une pause salutaire, de celles qui nous questionnent : ne suis-je pas en train de perdre ma vie en essayant de la gagner ? Soyung se saisit du mal contemporain qui nous étouffe et met en exergue les pressions sociales et urbaines que nous subissons machinalement au quotidien. Contempler son travail, c’est enfiler des lunettes à vision thermique. Le bruit, la vitesse et les ondes wifi prennent la forme d’hallucinations sans lsd et jaillissent en pigments sur ses feuilles. Formellement, apparaissent sous nos yeux les raisons de nos stress et angoisses citadines. Cette première étape atteinte, il suffit à présent d’arrêter de nourrir la reine, et d’aller butiner de nouvelles fleurs.

Qui es-tu Soyung Lee ?
Je suis graphiste et illustratrice en freelance, et je vis actuellement à Paris. Après mon diplôme DSAA à Olivier de Serres, j’ai travaillé durant trois ans dans plusieurs agences de graphisme à Paris, Londres et Séoul. À partir de mon expérience du milieu du travail, en particulier en Corée du Sud, j’ai écrit et réalisé un livre d’image pour les adolescents. Ce travail a été publié à Séoul en 2014 et les illustrations présentées à l’exposition internationale des illustrateurs à Bologne la même année.

Si tu devais résumer ton travail en quatre mots ?
Routine, intimité, imagination, humour.

Quelles sont tes influences ?
L’expérience personnelle est toujours la plus grande source d’inspiration de mon travail. J’ai également été longtemps inspirée par Marcel Dzama, Frida Kahlo, Jean Cocteau, René Magritte… Récemment, en préparant mon mémoire (ndlr. Master 2 Arts de l’image et du vivant à Paris 1 Panthéon-Sorbonne) à propos du malaise des citadins, j’ai découvert le travail vraiment impressionnant d’un sculpteur coréen, Choi Xoang.

La mondialisation, l’urbanisme, les machines sont dans ton travail sources de stress. Penses-tu que le monde est trop rapide et trop mouvant ?
Oui. La société nous demande d’être toujours plus rapide afin d’être plus efficace, car selon elle le temps est de l’argent. À la fois, cette rapidité s’accompagne de crispations, et provoque l’impossibilité de rester au même endroit, tant physiquement que psychologiquement. Nous ne sommes jamais présents à nous-même. Je pense que ce type d’agitation urbaine mène à terme, en plus de la tendance à l’individualisme et de la hiérarchisation verticale de la société (ndlr. Ordre hiérarchique prédominant), engendrera une vie monotone, régulière et répétitive, et en définitive un ennui profond.

Ressens-tu en tant que graphiste cette rapidité et cette compétition ?
Bien sûr. En Corée nous étions toujours prêts à recevoir l’appel des clients, que ce soit le soir ou le week-end. Le plus difficile est lorsqu’ils nous demandent des modifications ou des retouches très urgentes pour le lendemain. Cela signifie que les graphistes doivent rester au bureau durant la soirée pour terminer et renvoyer les fichiers aux clients. Par conséquent, la vie privée et le repos n’existent pas, il n’y a que le travail. Nous pouvons refuser ce type de contraintes épuisantes, mais dans le même temps nous avons peur de perdre petit à petit des clients et du travail, car il y a assez de graphistes pour nous remplacer. Je pense que c’est une situation un peu paradoxale et inexplicable car nous savons que cela n’est pas bon pour notre équilibre psychique et pour notre vie, mais nous n’arrivons pas à refuser ni à trouver le courage d’échapper à ce rythme. En tant que travailleur, nous ne parvenons pas à nous libérer de la société.

Tes personnages se fondent dans leurs décors et perdent leurs limites au sein de leur environnement. Souffrons-nous du même mal ?
Je pense que oui. Cela signifie pour moi la perte de nos défenses contre les exigences extérieures. L’intensification des stimulations externes, le torrent d’informations qui nous submerge sans répit et la rapidité avec laquelle tout cela se produit, font que cette vie trépidante se termine dans l’épuisement et la dépression : finalement la perte de soi. Une existence agitée et répétitive, comme celle des abeilles, n’est pas quelque chose de créatif ; elle ne fait que reproduire, en l’accélérant, ce qui existe déjà. C’est la base des mécanismes des névroses et des malaises qui menacent de saper la petite part de bonheur qui reste acquise par l’homme civilisé.

Les énergies positives et négatives sont exprimées dans ton travail par les formes. De quelle manière sommes nous entourés par ces énergies ?
Le regard que l’on porte sur le monde peut être très varié. Cela dépend de notre perception. Je suis personnellement un peu pessimiste face aux phénomènes actuels, mais il y a peut-être des personnes qui sont satisfaites de leur situation. Par conséquent j’aimerais garder une ouverture. Car nous pouvons observer certaines démarches qui font le choix de vivre mieux avec moins de ressources industrielles, plus lentement, telles que le DIY, l’artisanat, le fait maison, etc. Cela signifie également qu’il existe une énergie positive et vibrante dont la volonté est d’échapper au malaise urbain et social qui se répand aujourd’hui.

Ton travail montre t-il une issue au milieu urbain ? Ou sommes-nous condamnés ?
J’aimerais que mon travail devienne un moyen par lequel nous pouvons nous arrêter afin de contempler notre quotidien. Au delà de vouloir montrer nos malaises urbains ou nos troubles psychiques, je souhaite que le spectateur puisse s’identifier et lui procurer une occasion de changer son quotidien, son regard sur le monde, et ses attitudes.

La ville peut-elle également être source de poésie ?
Oui. Il y a des sources symboliques suffisamment intéressantes, avec lesquelles nous pouvons recréer notre propre histoire, voire un sentiment original. Tout comme Baudelaire !

Propos recueillis par Julie Thiébault