INTERVIEW ○ Yan Morvan

Yan Morvan, 59 ans, a vécu plusieurs vies en une. Non content d’être l’un des photojournalistes les plus prolifiques de sa génération, il a aussi été kidnappé par Guy Georges (qui était son assistant) et condamné à mort deux fois au Liban tout en enseignant la sémiotique dans nos grandes écoles. Surtout, il a immortalisé en images les gangs de la région parisienne des années 70 à nos jours. Rencontre.

Comment est née cette série de photos sur les bandes de rue ?
J’ai rencontré un rocker en 1975, ça devait être en mai ou en juin. J’ai été le prendre en photo dans sa chambre de service – il était garçon-boucher. A la fin de la séance, il m’a dit : “Écoute si ça t’intéresse, le rock’n’roll, on va à la casse de Montreuil demain, tu peux te joindre à nous”. Ça a commencé comme ça. Puis à l’époque j’avais 20 ans, plein d’envies et très peu de moyens. Il était hors de question pour moi de voyager et de faire des sujets à l’étranger. Les gangs, c’était facile parce que ça ne coûtait rien. C’était là, dans la rue. Un ticket de métro, un boîtier Nikon rafistolé et ça suffisait.

A quoi ressemble votre première photo ?
La première, c’est juste leurs bottes. Je n’avais pas le droit de photographier leur visage. Ils faisaient un peu les divas. Ils voulaient garder le mystère autour de leurs activités. L’un d’eux a fini par me confier : « Le samedi soir on va en concert et on tape sur les chevelus, c’est pour ça qu’on veut pas être reconnus ».

Rockers à la casse de Montreuil (Seine-Saint-Denis), 1975 ©Yan Morvan, courtesy galerie Sit Down

Rockers à la casse de Montreuil (Seine-Saint-Denis), 1975 ©Yan Morvan, courtesy galerie Sit Down

“Et là, je vois ce type avec plein de badges sur son blouson en cuir. Tout bien réfléchi, c’était plutôt en simili, une espèce de plastique constellé de clous : il n’avait pas les moyens pour acheter du cuir véritable.”

Comment les médias de l’époque traitaient-ils le sujet ? 
Il n’y avait pas tous les médias qu’il y a aujourd’hui. Il n’y avait pas internet et les quelques journaux existants étaient des institutions. France Soir, le Figaro ou L’Express ne publiaient pas ce genre d’images. En fait, personne ne s’intéressait à ces types. Dans le milieu, ils ont tous rigolé en voyant mes premières photos. Ils m’ont demandé : « Qu’est-ce que c’est, ces types-là ? Ils sont riches ? Ils font du cinéma ? Non ? Alors on en a rien a foutre. Les mecs dans la rue, ce ne sont pas nos clients. »

Vous photographiez les gangs depuis près de quarante ans. Des blousons noirs aux dealers des cités, avez vous constaté une certaine radicalisation ?
Ça n’a rien à voir, c’est sûr. Les rockers étaient inoffensifs. Ils avaient tous un boulot, ils étaient intégrés. C’étaient des enfants d’immigrés portugais, polonais, espagnols, tous de culture chrétienne. Aujourd’hui dans les cités, il y a le problème de l’islam, qui rend l’intégration plus compliquée. Les Africains sont parfois chrétiens mais dans ce cas se pose le problème de la couleur de peau. Je ne suis pas Huntigtonien mais on est un peu dans le choc des civilisations.

Est-ce plus difficile d’approcher les gangs aujourd’hui ?
Au contraire, ça se passe beaucoup mieux aujourd’hui. Avant ils me tapaient dessus parce que j’étais jeune mais maintenant que je suis vieux, ils me laissent tranquille ! Je connais les grands chefs de gangs, les anciens. Les petits sont vachement tenus par les vieux. Par contre, maintenant c’est différent parce qu’il y a le trafic de drogues. Faire des photos sans autorisation peut vite s’avérer très dangereux.

Vous avez beaucoup travaillé à Grigny (Essonne), notamment dans la cité de La Grande Borne. Pourquoi ?
D’abord parce qu’en 2009, Kizo (coauteur du livre Gangs Story, sorti en 2012), membre du gang grignois Mafia Z, est venu me voir pour me proposer de faire un livre avec lui. Et surtout, parce qu’une fois qu’on y est rentré, qu’on est connoté Grigny, on ne peut plus aller ailleurs sans être considéré comme un traître…

Guy Georges, squat de la rue Saint-Sauveur à Paris, 1995 ©Yan Morvan, courtesy galerie Sit down

Guy Georges, squat de la rue Saint-Sauveur à Paris, 1995 ©Yan Morvan, courtesy galerie Sit down

Ça se passe dans sa chambre du squat de la rue Saint-Sauveur. Sur les murs, il y avait plein de photos de filles à poil. Il ne voulait pas montrer son visage, d’où le foulard. Je ne savais pas pourquoi à l’époque. Après, j’ai compris. A cause de lui, j’ai failli arrêter la photographie.

Que pensez vous de la façon dont les médias traitent de la banlieue ?
Il y a un truc très clair, c’est qu’ils n’y vont pas. Une partie a la trouille. L’autre doit penser que ça n’a pas d’intérêt. La banlieue, c’est beaucoup d’investissement, beaucoup de travail. Et finalement un peu toujours la même chose : le chômage, l’insécurité, la drogue. Pour moi c’est un sujet intéressant parce que, il faut dire ce qui est, c’est photogénique. Autrement, il m’arrive de rester là-bas un jour, deux jours, sans qu’il se passe rien. Les types sont là, ils tiennent les murs…

Comment expliquez vous la situation des jeunes en banlieue, que vous résumez en trois mots : chômage, insécurité, drogue ?
La drogue, c’est assez nouveau. Ça va de pair avec le chômage : comme il n’y a plus de travail, il faut bien qu’ils trouvent un moyen de gagner de l’argent. Pour moi, le vrai problème de ces quartiers, c’est le déficit culturel. Personne ne va à l’école. Et les rares qui sont doués en cours se font casser la gueule, comme les quelques mecs qui n’ont pas fait de prison d’ailleurs… Dans le ghetto, tu dois suivre la loi du ghetto. Il faut vraiment être extrêmement intelligent pour parvenir à s’en extraire. Puis la télé joue un rôle là dedans. Eux, ils vivent dans la merde et on leur montre à longueur de journée des mecs qui roulent en Porsche, en Lamborghini… On crée des frustrations. Ils se disent : pourquoi eux, pourquoi pas moi ?

Les gangs Black Sans Pitié (BSP) et Jeunes Racailles Grignoises (JRG). Grigny (Essonne), 2012 ©Yan Morvan, courtesy galerie Sit down

Les gangs Black Sans Pitié (BSP) et Jeunes Racailles Grignoises (JRG). Grigny (Essonne), 2012
©Yan Morvan, courtesy galerie Sit down

Là-bas, il n’y a pas de nénettes. Elles restent à la maison. Les gangs obéissent vraiment à une logique territoriale tribale, moins sophistiquée, moins policée que celle qui règne dans nos sociétés. Les chefs ont leurs territoires, leurs femmes, et toucher à ça équivaut à une condamnation à mort.

Quel est le rôle des parents dans l’échec de l’éducation dans ces quartiers ?
Il y a un phénomène flagrant dans ces quartiers, c’est celui de la démission des mâles. Souvent, les pères, immigrants de deuxième ou troisième génération, s’en vont, retournent au bled. La mère se retrouve seule avec trois « cassos » à élever, alors elle fait des ménages… C’est l’enfer.

Comment maintenez vous le contact avec les sujets de vos photographies ?
Ils m’aiment bien parce que je ne les ai jamais trahis. Je ne raconte pas trop de conneries dans les journaux. Pour mon bouquin par exemple, j’ai fait la tournée des cités pour leur montrer les photos publiées. Les photos qu’ils ne voulaient pas voir dans le livre, je les ai gardées pour moi. Je cite souvent l’exemple de cette photo que j’adore où l’on voit deux mecs tatoués qui se tiennent par le bras. Ça a fait un tollé dans la cité quand ils l’ont vue. D’autres gars m’ont prévenu :« Ouais, ça c’est des PD, on veut pas être dans le même livre qu’eux ! » Au final, je n’ai pas mis la photo.

Est ce que vous avez noué des liens particuliers avec certains membres de ces gangs ?
Non, pas vraiment. J’aime beaucoup Kizo par exemple. Il a un bon fond, il a une éthique, il a envie de s’en sortir. Mais pour nourrir une vraie amitié, il faut plus, il faut partager des valeurs communes.

Propos recueillis par Claire Rodineau