DEMAIN C'ETAIT HIER ○ DE COURRÈGES AU SPACE AGE

André Courrèges fait partie de ceux qui se sont éteints à l’aube de 2016. Père d’une mode enjouée et visionnaire, il a permis de libérer le corps des femmes en imposant sa vision de l’avenir. Malgré l’odeur nostalgique de ce futur à rebours, l’imaginaire Courrèges et celui des designers de son temps continue d’intriguer, de remuer les esprits avec son intuition ludique et dynamique.

Le Ballet Triadique, 1922

Le Ballet Triadique, 1922

Aux origines de ce renouveau, le Bauhaus, un mouvement allemand regroupant l’architecture, le design, la danse et le costume. L’équipe trouve comme compagnons d’armes les artistes Paul Klee et Vassily Kandinsky : ensemble ils formeront l’avant-garde de la scène artistique du début du vingtième siècle. Ces va-t-en-guerre partent dès lors à l’assaut du futur dont ils captureront la quintessence dans l’abstraction. Ils font vaciller la perception du réel en la rapprochant de ce que l’homme à produit de plus irréfutable, les mathématiques. La géométrie occupe une place essentielle dans leurs œuvres. Nous sommes déjà à l’orée des années cinquante, quand le Spoutnik I se lance dans l’espace. La science avance avec l’art, main dans la main, transposant la géométrie dans le monde réel et désormais au-delà. Le satellite russe est bien plus qu’une forme couchée sur une toile inerte, il est une sphère en trois dimensions. Le volume devient la nouvelle problématique du futur.

4 octobre 1957, lancement du Spoutnik 1

4 octobre 1957, lancement du Spoutnik 1

Le post-moderniste se met alors doucement en place, germant sur les succès relatifs et les ratés du modernisme. Il garde en tête une certaine sobriété, un credo, « less is more » et l’ambition d’offrir une meilleure qualité de vie grâce au progrès qu’il chérit tant. Au même moment, l’Op Art de Vasarely, Bridget Riley et Jesus Rafael Soto et le Minimalisme occupent une place de choix dans le monde de l’art.

Victor Vasarely

Victor Vasarely

Bridget Riley

Bridget Riley

Les nouvelles technologies et les recherches scientifiques permettent aux designers de repartir de presque zéro, et cette fois-ci la tabula resta rasa. La simplicité des lignes envahit l’esthétique. L’adieu aux falbalas et aux chichis devient synonyme de légèreté et donc de dynamisme. De nouveaux types de plastique permettent d’influer la courbe au mobilier. Les angles se cassent, s’épurent, le design polit les coins qui dépassent. Parmi les chefs de file de ce nouvel art de vivre, on trouve Joe Colombo et Verner Panton.

Visiona 1, Joe Colombo

Visiona 1, Joe Colombo

En mode, il s’agit désormais de laisser libre cours au mouvement, extrayant enfin les femmes du carcan dans lequel elle était engoncée. Coupant les angles, raccourcissant les ourlets, à l’instar de Schiaparelli, Courrèges pense ses vêtements sport, taillés pour bouger, un impératif du mouvement nécessaire pour commencer sa révolution. Dès 1965, il supprime quelques centimètres à la longueur des jupes. Pour accompagner cet élan sportif, à l’origine relativement unisexe, il réaffirme le pantalon, encore trop associé au vestiaire masculin, comme un indispensable des penderies. Adoubé par le médium couture sous la houlette de Courrèges, les gambettes se montrent, les jambes se font mouvement. Courrèges, Cardin et Quant pensent un corps jeune, léger, un corps dynamique qui fonce en avant. Les magazines leur emboitent le pas : on célèbre cette nouvelle ère chez Vogue, Nova comme chez Harper’s Bazaar et Mademoiselle. Fini les pauses figées, coudes en arrière et mentons pointant vers le ciel, l’heure est aux modèles en action.

Courrèges, Harper’s Bazaar septembre 1968

Courrèges, Harper’s Bazaar septembre 1968

Colleen Corby, Seventeen Magazine Septembre 1967

Colleen Corby, Seventeen Magazine Septembre 1967

L’espace ou la création d’une nouvelle utopie

Mais la course à la modernité ne s’est pas contentée d’aller de l’avant. Il lui fallait désormais un nouveau terrain d’exploration, une nouvelle conquête. L’infini de l’espace se présentait alors comme de nouvelles aventures vers l’inconnu. Après avoir conquis l’homme et son corps, il fallait désormais conquérir au-delà du ciel. Le rêve spatial se laisse guider par les programmes mis en place par la NASA en vue de la conquête lunaire et la frénésie des étoiles agite une bonne partie du champ culturel. Nous sommes entrés dans l’ère brève mais faste du Space Age. Les vêtements de Courrèges et de Paco Rabanne comme les murs de la Factory d’Andy Warhol se couvrent de reflets d’argent. Le design et ses intérieurs investissent à présent le cinéma. Barbarella de Roger Vadim ou le très inspiré Kubrick avec Docteur Folamour, 2001 L’Odyssée de l’espace et Orange Mécanique viennent durablement imprégner la rétine des spectateurs avec leurs plans à mi-chemin entre une planète Terre pré-apocalyptique et une civilisation prête à la quitter. Dans l’ombre des grands cinéastes, des chefs décorateurs et designers, éminences gris argent du cinéma, les accompagnent dans leurs périples intergalactiques. Les deux anglais John Barry et Ken Adams ont fait partie de ces aventuriers cinématographiques. Le premier accompagnant par deux fois Kubrick et continuant sa course stratosphérique jusque dans les années 80 avec l’épisode V et VI de la saga Star Wars. Le second imprimant sa patte désormais rétrofuturiste dans Le Docteur Folamour les décors de la série James Bond jusque dans les années 70.

Moonraker 1979

Moonraker 1979

Histoire de faire redescendre les esprits sur terre, le quotidien prend lui aussi des allures supraterrestres. Les grandes firmes s’emparent du futur et imaginent la ville de demain tout en s’attachant au meilleur moyen d’y arriver, les transports. Le rêve devient quasi réalité avec le Terminale 5 de l’aéroport international John Fitzgerald Kennedy, projet mené à bien par le designer Eero Saarinen en 1962.

TWA Flight Center

TWA Flight Center

Du côté de l’irréalisable culmine le pavillon Futurama II de General Motors à la Foire Internationale de New York en 1964. Quand la première version du Futurama exposée en 1939 s’attarde sur la Terre, la seconde n’a d’autre objectif que la Lune à travers des décors et des aménagements urbains terrestres et interplanétaires délirants, le tout mis en scène façon attraction Walt Disney. L’espace est dans le vent, si bath si in qu’on vend désormais la lune dans des cosmétiques et des produits ménagers à grand renfort de publicités Space Age, vidant peu à peu la tendance mais en la faisant vivre intensément au consommateur. L’espace n’est pas pour autant tombé en désuétude il a simplement abandonné cette esthétique si caractéristique. Il a suivi une autre voie, un autre futur, toujours le même mais pas totalement, futur qui comme à son habitude a continué d’aller de l’avant.

Lektro Sed, Magazine Teen, avril 1969

Lektro Sed, Magazine Teen, avril 1969

Florence Abitbol