INTERVIEW ○ Kristen Liu-Wong

L’artiste américaine Kristen Liu-Wong ne cache pas ses monstres sous son lit, mais les laisse vivre librement dans sa chambre et ses peintures. Ce n’est pas une araignée au plafond qu’elle a mais une armée de Beavis et Butt-Head prête à en découdre. Ces freaks clonés, parents d’une Dolly anthropomorphe, peuplent des maisons de poupée découpées à la scie sauteuse. Les espaces ainsi créés deviennent un théâtre, où l’homme libéré de toute morale, est contemplé par l’oeil presque sadique du spectateur devenu voyeur. Le travail de Kristen n’est pourtant pas exempt d’humour, ni une simple représentation glauque de la société. Au contraire la dessinatrice se permet d’aborder ces thèmes malsains, voire morbides avec une palette de couleurs fluo et s’amuse d’une double lecture de son travail. Car il n’est pas toujours évident de saisir ce qui se déroule dans la scène dans son ensemble, et il faut se concentrer sur les détails, fragmenter ce qui se trame dans chaque peinture et décomposer la multitude d’actions se jouant sous nos yeux. Cul, couteau et cagoule sont les maîtres mots d’un travail hanté par l’obsession de l’artiste pour la violence, contrastée par son utilisation explosive d’une gouache multicolore. Une sorte de fresque en deux dimensions où les juvéniles héroïnes de Spring Breakers auraient pu passer l’été.

Qui es-tu Kristen Liu-Wong ?
Je suis une illustratrice et peintre de 23 ans vivant à Brooklyn à New-York, mais né et ayant grandit à San Francisco. C’est très difficile de me définir, mais s’il le faut je dirais que je suis une introvertie, soucieuse du détail, qui aime la soupe.

Quatre mots pour décrire ton travail ?
Flashy, humoristique, structuré, méticuleux

Comment te sens-tu lorsque tu dessines ?
Je me sens détendue et confiante – états dans lesquels je suis rarement durant le reste de la journée.

Quels sont tes secrets pour trouver l’inspiration ?
Ce ne sont pas réellement des secrets, mais pour m’inspirer je regarde le travail d’autres artistes bien sûr, mais aussi l’architecture, la vie de tous les jours, les objets cool que je vois, les livres qui me touchent… J’aime aussi peindre à propos de ce qui m’arrive dans la vie, mais comme je suis une personne assez secrète je les traduis de telle façon qu’à la fin, moi seule peut savoir ce qui est précisément représenté. Et je suppose que ces « inspirations secrètes » le resteront à jamais (haha).

De quoi parle ton travail ?
Ça dépend de la pièce. Parfois ce n’est rien de plus que quelque chose qui m’a sauté aux yeux et que je me sens presque obligée de reproduire. D’autres fois c’est à propos de la perte et de la mort ou du fait d’accepter sa mortalité. Ou encore je traite de la façon dont le sexe peut être drôle. Je peins également des gens qui se font assassiner car je suis fascinée par la violence : c’est incroyable que l’on puisse penser que tuer un autre être humain à des fins personnelles est une option acceptable.

Dans ton travail, les espaces et les personnes sont fragmentés. Pourquoi ?
Je suppose que j’ai tendance à fragmenter et compartimenter les espaces et les personnes pour deux raisons : la première raison est purement esthétique (le rendu me plait) et la seconde raison est que je tends à me concentrer sur les détails plutôt que sur l’ensemble de l’image, donc briser l’espace et les gens m’aide à les organiser et à voir les choses plus clairement dans ma tête.

Qui sont ces gens bizarres et effrayant qui vivent dans tes dessins ?
Ils sont tout le monde et personne à la fois ! Parfois ils représentent des personnes précises que je connais (voire moi-même), mais en leur prêtant des caractéristiques similaires, je leur ôte leur identité et je les laisse se définir au travers de leurs actions. Aussi, les gens peuvent être effrayants, donc je pense que c’est normal de les peindre de cette façon.

Es-tu l’amie d’un monstre ?
Oui, son nom est Tracy et elle vit sur mon mur.

Tes dessins ressemblent à des shroomy nightmares (cauchemars sous champi). Ton esprit se drogue ?
Mon esprit se drogue, mais je ne pense pas que les drogues soient complètement responsables de ces « shroomy nightmares ».

Ils ressemblent également à une version pop et contemporaine des histoires du Marquis de Sade. L’art permet-il tous les fantasmes ?
Je n’ai en réalité jamais rien lu de Sade, mais si je dois citer un des auteurs qui m’a influencée en terme de représentation de la sexualité, ce serait D.H. Lawrence. Donc oui, l’art permet de représenter ce que tu ne souhaiterais pas forcément réaliser ou croiser dans la vraie vie (j’ai tendance à peindre beaucoup de gens assassinés ou vaquant à leurs occupations complètement nus) et comme c’est juste une peinture, tu peux aller aussi loin que ton imagination le permet.

Quelle musique pourrait-se trouver en fond sonore de tes dessins/peintures ?
Pour la plupart de mes peintures, le vieil album des Knife « Deep Cuts » irait plutôt bien, mais pour les peintures représentant des scènes de sexe, je pense qu’un son de Gucci Mane conviendrait tout autant.

Deux endroits pour se sentir bien à San Francisco ?
The House of Air avec des amis (c’est une maison avec des trampolines et c’est hyper drôle) et le parc de l’autre côté de la Grace Cathedral car c’est joli et pendant la journée beaucoup de chiens y jouent.

Propos recueillis par Julie Thiébault