INTERVIEW ○ Kottie Paloma

Les « pop songs » sans musique.

« J’ai plein d’histoires à raconter » m’annonce Kottie comme un aveu. Dans son monde merveilleux, Superman a vendu son ceinturon doré pour quelques grammes de Kryptonite et les gangsters tatoués jusqu’au cou ont une voix plus aigue que celle de Axl Rose, le chanteur mythique des Guns N’ Roses, dans le refrain de « There was a time ». S’adresser à la vie avec l’humour d’un gamin de 41 ans et la tourner en dérision, c’est un peu le boulot de l’artiste américain Kottie Paloma. Originaire de Californie, Kottie vit aujourd’hui à Berlin, où malgré les apparences, la vie en Allemagne peut être plus douce que celle de San Francisco. Durant 13 années, Kottie a côtoyé le quotidien des junkies en s’étonnant d’ailleurs de n’être jamais devenu l’un d’entre uns. Depuis, il voue à l’absurdité une obsession démesurée et met en scène le ridicule aussi joyeusement qu’un gribouillage sur post-it lors d’une conversation au téléphone avec son banquier: spontanément et instinctivement.

Kottie, peux-tu te présenter en quelques mots?
Je suis un artiste né à Los Angeles et j’ai grandi à Huntington Beach alias « la Surf City des Etats-Unis », comme le disent les Beastie Boys. C’était la ville parfaite en tant que gamin pour apprendre tout ce qu’il fallait sur le skate, le surf et le punk rock. En 1996, j’ai déménagé à San Francisco où j’ai vécu pendant 13 ans. J’étais amoureux de la scène musicale là-bas qui produisait des groupes comme Thee Oh Sees, Sic Alps ou Ty Segal, pour n’en nommer que quelques uns de cette époque. San Francisco a toujours été une ville géniale pour la musique et les potes, mais pas si propice à l’art. Donc j’ai fini par partir en 2009. Aujourd’hui, je vis à Berlin, en Allemagne.

En tant qu’artiste originaire de San Francisco, pourquoi avoir choisi de vivre en Allemagne?
En 2009, j’ai été invité à exposer durant l’exposition Schöne Neue Welt, organisée par Christian Gfeller et Anna Hellsgard. L’exposition avait lieu dans leur galerie, qui s’appelait à l’époque Bongout. Aujourd’hui, elle porte le nom de ‘RE:Surgo’ et est située à Mitte. J’étais supposé rester juste deux semaines mais un truc à Berlin m’a complètement aspiré. Quelques semaines après, j’ai rencontré ma femme lors d’un dîner. A cette époque, Berlin ne fonctionnait pas vraiment pour ma carrière donc j’ai déménagé à Brooklyn et y ai vécu durant 3 ans. C’était génial! Meike m’a rejoint à Brooklyn mais en 2011, son visa a expiré donc on s’est retrouvés à vivre une relation à longue distance, ce qui est à la fois cher et épuisant. Je suis revenu sur Berlin en 2012 et me suis marié en suivant! C’est tellement plus facile pour un Américain d’immigrer en Allemagne que pour une Allemande d’immigrer aux Etats-Unis.

A travers tes peintures, tes dessins, tes livres et tes sculptures, tu utilises l’humour pour aborder n’importe quelle situation. Qu’est ce qui rend l’humour si important pour toi? 
Pour moi, les deux aspects les plus importants de ma vie sont l’humour et l’amour. A mon sens, ce sont deux éléments qui soignent. Il y a tellement de sérieu et de folie, de drame et de destruction dans le monde, que c’est devenu très important pour moi d’amener un peu d’humour sur ce vaste terrain de jeu.

L’absurde est très présent dans une grande partie de tes oeuvres. Tu soulignes le ridicule de la vie, notamment dans ton livre David and Goliath. Qu’est ce qui t’a poussé à écrire ce livre?
Mes livres sont, en quelque sorte, autobiographiques. Mon pote Chris Sollars et moi-même avions l’habitude de faire de longues ballades à vélo ou à pieds tout autour de Mission District à San Francisco. C’était notre rituel du Samedi. Ce samedi là en particulier, on a pris un mauvais virage et on s’est retrouvés au Red Bull Festival. On essayait de sortir de là mais il y avait trop de monde! J’imagine qu’à un moment, j’ai accidentellement bousculé le bras d’un connard, il était immense, et il a voulu me lancer le défi de se battre avec moi! Avant même que je ne puisse réagir, ce con m’a cogné et s’est enfui. Je l’ai poursuivi mais j’ai été vite retenu par Chris qui m’a suggéré de faire simplement un livre de cette histoire. Donc c’est ce que j’ai fait, le jour même! Le livre s’est finalement vendu à l’Université du Connecticut.

Dans ton livre « Decline », tu mets en scène le côté sombre de Superman. Le héros le plus puissant des Etats-Unis devient accro à la Kryptonite. Dans ce livre, tu t’attaques à la politique sociale des Etats-Unis. C’est un moyen de dépeindre le déclin du pays?
En 2007 et 2008, la crise financière était partout aux infos. Les gens perdaient leurs économies et leurs maisons. Aux infos, on entendait tout le temps des histoires de meurtres, de pères qui se suicidaient après avoir perdu leur maison, et qui emmenaient avec tous les membres de leur famille. Il y avait aussi plein d’histoires de jeunes diplômés obligés de rentrer vivre chez leurs parents parce qu’ils ne trouvaient aucun job. L’Amérique était dans une spirale infernale. J’ai aussi vécu à l’intersection de la 6ème et de Market Street. Cette intersection est considérée comme le trou du cul de San Francisco, un coin malfamé. Le voisinage était rempli de junkies, de mecs drogués au crack, de mendiants qui faisaient la manche et qui se chiaient dessus. En dessinant Superman, c’était le miroir de comment je voyais l’Amérique à cette époque. C’était aussi le moyen de dire que si Superman pouvait tomber alors tout le monde pouvait tomber. J’ai aussi vécu dans une maison divisée entre des junkies d’un côté et un ami et moi de l’autre. Il y avaient aussi d’autres mecs chelous au premier étage et à l’autre bout de la maison. Malheureusement, j’ai pu déménager dans une plus grande chambre le jour où l’un des junkies a perdu son job, perdu sa copine avec qui il était depuis 4 ans et qu’il a dû rentrer vivre chez sa mère. J’étais sincèrement hyper triste. C’était un mec cool mais l’héroïne a gâché sa vie.

Finalement, la plupart de tes livres ont commencé suite à des évènements particuliers dans ta vie, non?
Chaque artiste a besoin d’un point de départ. Certains utilisent internet, d’autres des photos, moi, j’utilise mes expériences personnelles, des choses que j’ai vécues seul ou avec des amis. J’ai écrit pas mal de mes bouquins au sujet de San Francisco, des gens dans le voisinage (cf Livre: « 6th and Market »). Un de mes préférés s’appelle ‘Whiney Gansta’. C’est à propos d’un gros dur, un gangster tatoué qui crie et qui se plaint tout le temps. Un jour, mon producteur audio et moi-même, on allait cherchait une pack de bières pour les autres artistes qui participaient à l’enregistrement audio pour un des livres que je faisais à ce moment-là. On est entrés dans ce shop et on a entendu cette voix très aiguë se plaindre. Elle provenait d’un énorme gaillard, un mec vraiment flippant, tatoué de partout. Il était énervé parce qu’il y avait trop d’oignons dans son burrito ou un truc dans le genre. J’ai commencé à rigoler, je pleurais de rire tellement c’était drôle! Je me suis retourné vers Brian, mon producteur, et je lui ai dit que je ne pourrais pas enregistrer aujourd’hui parce que je devais rentrer chez moi et commencer un livre à propos de ce mec. Ce livre se trouve aujourd’hui dans la collection publique de l’Université des Arts Appliqués de Vienne.

Grâce à des marqueurs, du scotch, des gros feutres et des couleurs pop, certains collectionneurs décrivent ton art comme « le côté sombre de la pop ». Cette définition te convient?
Je crois que ce terme est apparu lors de ma toute première exposition en solo à Paris en 2010. C’est soit la Galerie JAS ou le mec des relations presses à Paris qui a utilisé ce terme. J’ai bien aimé cette expression donc je l’ai gardée. Je crois aussi qu’ils essayaient de trouver autre chose que le terme de BD, parce que même si mon travail rassemble des personnages qui sortent tout droit de bandes dessinées, mon art est en fait très pictural. Et c’est vrai qu’il peut parfois prendre des tournures un peu plus sombre, d’où le terme de « dark ».

En 2014, tu as commencé à adopter un tout nouveau style en explorant un tout autre univers: l’abstrait. Pourquoi un tel changement?
Je m’épuisais avec les peintures à la sauce « BD » et je voulais amener quelque chose d’un petit peu plus spirituel à mon art. D’une certaine manière, j’avais l’impression que je me répétais. Les peintures abstraites ont été créées sur un défi que ma femme m’a lancé, histoire de voir ce dont j’étais capable et surtout voir si j’aimais ça. J’ai réalisé que c’était beaucoup plus compliqué à faire mais, d’un certain point de vue, plus libérateur. Dans les peintures abstraites, il n’y a pas simplement une seule réponse à découvrir. C’est une sorte d’interprétation à l’infini. Les paillettes, ce sont elles qui rayonnent. C’est aussi un matériau à la con à utiliser dans l’art. Puis, les peintures comiques sont comme les livres, leur point de départ est un évènement étrange ou drôle qui s’est passé dans ma vie. La vie à Berlin est assez moelleuse. Pas grand chose ne m’arrive ici et j’en suis d’ailleurs reconnaissant. Ah oui, et je suis tombé par hasard sur des vieilles cartes postales allemandes de l’an 2000. J’ai commencé à faire de l’art abstrait sur le dos des cartes, de façon très rapide. Je les ai appelées mes « pop songs » parce que c’était rapide, percutant et basées sur de la musique que j’écoutais en peignant. Ces petites cartes sont devenues très populaires chez les collectionneurs qui ne pouvaient pas s’offrir mes plus grosses peintures. Après avoir fait 350 de ces ‘pop songs’, j’ai transposé l’idée à des toiles plus grandes, au format 130x110cm. Je n’en ai fait que 6 pour le moment et les 6 seront exposées lors de l’exposition « Cyan/ Anthracite » à Hambourg le 4 Mars prochain, ainsi que deux de mes sculptures en noeuds.

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Où peut-on retrouver tes oeuvres et quels sont tes projets pour cette année?
En Avril prochain, ma femme et moi déménageons à Los Angeles. Je vais louer un espace dans le studio de l’artiste Martin Durazo. Je suis vraiment heureux de rentrer en Californie et de reprendre contact avec mes amis artistes de Los Angeles. J’ai toujours certaines oeuvres exposées au sein de la collection publique du MOMA à New York. La plupart des mes travaux dans les collections publiques proviennent de mes livres basés sur des enregistrements audio. J’ai d’autres oeuvres à l’Université d’Harvard et de Stanford, et une collection de livre à la Bavarian State Library de Munich. Comme je disais, niveau projets, je vais exposer quelques oeuvres à l’expo collective Cyan/ Anthracite à Hambourg à la Affenfaust Gallerie, durant laquelle je serai d’ailleurs présent. Je suis vraiment ravi d’exposer deux de mes sculptures et 6 pièces abstraites avec textes, aux côtés d’une vingtaine d’artistes internationaux contemporains. Les textes dans les oeuvres d’art parlent des idées qu’on a en grandissant, des gardiens de la société et du fait de bousculer et de devoir se faire bousculer à travers la vie pour survivre.

www.kottiepaloma.com
www.cyanprojects.com
www.affenfaust.org

Propos recueillis par Elisa Routa