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Inside : la beauté nue

 

Qu’est ce qui fait qu’un jeu vidéo est beau ? Où se situe réellement la beauté dans l’expérience vidéoludique ? Au-delà de la simple fluidité, des graphismes ? Chaque année, Fifa est un peu plus réaliste, mais difficile de réellement le considérer comme beau. Alors quoi ? Selon Bertrand Amar, journaliste de référence en matière de plaisir sur console, la réponse serait, “basiquement, les graphismes par leur qualité technique” et Joe Hume, journaliste chez BFM, d’ajouter “ la direction artistique, son originalité”. La réponse se situe quelque part entre les deux, ou plutôt constitue un mélange des deux, mais elle ne trouve sûrement pas dans la facilité. Un beau jeu n’est pas un déluge de pixels, un amas de couleurs, une quelconque prouesse technique. Un peintre ne sera pas plus talentueux s’il utilise toutes la gamme de couleurs sur un même tableau. Satriani n’est pas un grand guitariste sous prétexte qu’il joue plus vite que Hendrix. D’ailleurs, le plus beau jeu de l’année se passe dans le noir. Dans le vide. Il s’appelle Inside. 

Inside est un jeu vidéo indépendant d’aventure, créé par le studio Playdead, déjà responsable de l’immense Limbo, auquel vous devriez jouer tout de suite, maintenant, abandonnez la lecture de ce papier, si ce n’est pas déjà fait. Disponible sur XBox One, PC et Playstation 4, il est sorti durant l’été 2016, et a petit à petit bénéficié d’un bouche à oreille flatteur et mérité, tant ce jeu de plates-formes et de réflexion, dans lequel le joueur incarne un petit garçon tentant de s’échapper (de manière horizontale), est un chef d’oeuvre pour les générations à venir. Une fuite en avant, sans but et sans raison apparente. Les réponses à nos questions ne sont jamais totalement données, mais là n’est pas le plus important. 

Inside est beau dans son économie de moyens, d’effets de style, et de ficelles. Ici, nul besoin de scénario linéaire, de guide des commandes, de voix. Quelques gouttes de pluie, une menace sans visage, l’innocence d’un petit garçon… La beauté du jeu est dans sa nudité. C’est au joueur de traduire ce qu’il voit, ce qu’il entend, ce qu’il ressent, en émotions. Inside est l’héritier direct de Limbo. On y met que ce qu’on veut bien recevoir en échange. On ne sait qui on incarne, on ne peut rien faire d’autre qu’avancer et déplacer des objets. Loin, très loin de la débauche d’un Uncharted 4, qui use et abuse des paysages de carte postale, des dialogues sans fin, et qui se plaît surtout à étaler comme un gros bras toute l’étendue de ses possibilités graphiques. En matière de beau, les aventures de Nathan Drake ne sont qu’une éjaculation visuelle. Un moment vite oublié. Inside, lui, reste. Inside est une histoire d’amour. 

Dans Inside, point de musique, si ce n’est quelques nappes de synthé ici et là. Point de dialogue. Le beau, c’est aussi le nu, et là, force est de constater que le sound design, souvent malheureusement mal, voire pas du tout considéré dans le jeu vidéo (vous verrez souvent des notes pour la musique, mais rarement pour le son, ce qui n’est pas la même chose), a été soigneusement travaillé. Mieux: il est partie intégrante de l’histoire. Jouer à Inside en écoutant autre chose, en discutant… En fait, jouer à Inside sans se lover dans une bulle, ce doux cocon réconfortant, parfois malaisant, qu’est la société autoritaire dépeinte dans le jeu, c’est passer à côté de l’expérience. 

Certes, la beauté n’est qu’affaire de perception, et cette perception est, comme chaque expérience de gamer, personnelle. Certains peuvent pleurer de joie devant un vieux Zelda sur Super Nintendo, d’autres ne sauront se contenter d’autre chose qu’une vision moderne. Certaines ont peur d’un Resident Evil, d’un Dead Space, d’autres s’y promèneront en sifflotant. Chacun sa croix, chacun son histoire, chacun ses envies. Marcel Proust a dit (oui, je suis réellement sur le point de citer Proust) : “On a dit que la beauté est une promesse de bonheur. Inversement la possibilité du plaisir peut être un commencement de beauté”. Sans amusement, sans plaisir donc, point de beauté. Inside est à ce titre un rêve de gamer : un jeu beau, mais pas que. Un jeu malin, mais pas que. Un Grand Jeu.

Nico Prat