INTERVIEW ○ Aaron Billings

Corps crus

Drôlement nus sur notre chemin de croix, entourés de vits enrubannés d’où s’échappent des myriades de fleurs, nous batifolons dans un pêle-mêle antique, noyés dans un bleu qui nous parle de la nuit et de l’immensité. Outre la sexualité, les corps nus de l’artiste australien Aaron Billings évoquent la plénitude, le dépouillement quasi religieux, d’êtres dont la peau est la seule couverture de survie. Au milieu des bois ou d’un vase grec, ses garçons, ses multiples clones se montrent vulnérables, tout comme l’artiste qui au travers du dessin expérimente une mise à nu quasi similaire à un striptease.

Qui es-tu Aaron Billings ?
Eh bien, je suis un artiste vivant à Melbourne, je suis un Poufsouffle. Je suis gay et j’ai un chihuahua du nom de Spooky Sue. Je suis un nouveau propriétaire de chien donc j’apprends beaucoup du fait d’être une dog person. Ça me rend certainement moins anxieux de rester assis la plupart du temps car c’est exactement ce que Spookie veut. Je suis comme une bouillotte humaine.

Quatre mots pour décrire ton travail ?
Homosexuel, mystique, sincère, absurde

De quoi parle ton travail ?
Mon travail traite principalement de la connexion que j’entretiens avec le monde du dessin que je vois comme une sorte de prolongement de moi-même. Le monde dessiné est lié à tous les dessins que tu as pu rencontrer dans ta vie. Par exemple, tu ne verras jamais un visage humain formé de fines lignes noires avec des ombres hachurées dans le royaume physique; on ne rencontre ces créatures que dans des oeuvres dessinées. Et ces dessins font écho à ce qui a déjà été considéré comme du dessin. Donc oui j’aime jouer avec ça, et avec des symboles comme le phallus et la virgule Nike et beaucoup d’autres artefacts culturels.

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Il y a une part d’art Grec Antique dans ton travail. Quelles sont tes influences ?
Oui, il y a certainement une influence de la Grèce Antique, j’aime la fausse autorité que l’on peut donner à une oeuvre en faisant référence à une esthétique classique. Je suis aussi très inspiré par l’iconographie chrétienne pour les même raisons. J’aime des artistes comme Jérôme Bosch, William Blake et Goya, la manière dont ils créent méticuleusement un monde de symboles, empreint de métaphores. J’adore également Kiki Smith, Henry Darger, Margaret Kilgallen et Grayson Perry. J’aime comme ils reconstruisent le sens sans jamais vous écartez du monde qu’ils créent, ils vous y invitent, vous déroutent et vous fascinent.

Que symbolise ce bleu nuit que tu utilises souvent ? Es-tu plutôt inspiré par la terre ou par le cosmos ?
C’est une bonne question. Encore une fois, j’aime la connotation classique du bleu nuit. C’est une des premières couleurs à avoir été faite à partir de quelque chose qui n’était ni de l’argile ou de la terre. Elle a été faite à partir de l’indigo, une plante rare, donc il y a une sorte de grandeur dans l’histoire même de cette couleur, même si au final j’achète mes couleurs au Dean’s Art (ndlr. magasin d’art à Melbourne), je peux toujours en profiter. C’est une couleur qui m’inspire. Ça renvoie à une sorte de parodie de lutte des classes, qui j’espère transparait subtilement dans mon travail.

Les motifs des chiens, des serpents et des cygnes sont récurrents. Que représentent ces animaux pour toi ?
Les chiens représentent la chose que je peux avoir qui s’apparente le plus à avoir un enfant. Les serpents pour la plupart représentent l’idée du diable, mais un diable plein d’humour comme Mr Burns dans les Simpson quand il monte son casino, perd la tête et se laisse pousser de longs ongles. Ouais, c’est ce que les serpents sont, et parfois ce sont aussi des pénis. Les cygnes sont juste de grandes oies que l’on respecte plus.

Les scènes de tes dessins sont souvent pleines d’objets, tels que des tapis, des vases, des statues… Quelle est l’histoire derrière cette scénographie ?
Quand j’étais jeune, j’ai passé beaucoup de temps agenouillé sur les bancs en bois d’une école catholique. Et je pense que l’iconographie religieuse, en particulier le chemin de croix m’a vraiment marqué. C’était vraiment comme une bande dessinée où les personnages interagissaient avec les objets. Donc j’imagine que je voulais recréer ce type d’atmosphère. Un personnage interagissant avec des objets, dont les moindres petits détails composent la trame narrative de l’oeuvre.

Quelle est l’importance de la nudité et du corps dans ton travail ?
De nouveau, la nudité relate mon désir de travailler au sein des conventions de l’art classique, mais d’une manière humoristique. Mais j’aime aussi beaucoup composer des images de gens nus qui ne sont pas nécessairement sexualisés. Des images de personnages explorant leur corps, ou juste se contentant de leur nudité, non pas comme une chose choquante ou sexy, mais comme une chose compliquée, déroutante. Car je pense qu’il y a beaucoup de pression à voir ton corps comme un objet sexuel, alors que c’est beaucoup plus que ça.

Dessiner et être nu sont deux moyens de se laisser aller ?
Oui je pense qu’être nu c’est être vulnérable, et c’est vraiment beau. Ce que je veux dire par là, c’est que c’est beau d’accepter de l’être, ça peut être une prise de pouvoir. Et aussi les corps sont hilarants.

Quel est le pouvoir de l’art et de la créativité dans notre monde actuel ?
C’est une question du niveau d’un doctorant en philosophie et je n’ai même pas encore terminé ma licence, mais je veux bien tenter le coup. J’aime penser que l’art peut être un moyen de parler de choses difficiles à dire ou expliquer aux gens. C’est comme lire un roman, avec un langage poétique, des personnages et des décors, des éléments qui retiennent ton attention en espérant que certains messages sociaux et philosophiques pourront en émerger. Ouais, je pense que l’art tient l’attention du spectateur, et lui donne de l’engagement et de la beauté dans l’espoir de transmettre quelques petites pépites.

Quelle musique pourrait-se trouver en fond sonore de tes dessins ?
J’imagine que mes personnages auraient du Grimes ou du Joanna Newsom sur leur iPod Nanos.

Deux endroits pour se sentir bien à Melbourne ?
Il faut visiter la volière du Melbourne Museum (portez quelque chose de bleu) et deuxièmement les Moonee Ponds Creek, où il y a toujours des choses étranges et merveilleuses comme des rampes de skates faites maison, des roseaux, tout ça.

Propos recueillis par Julie Thiébault